Mars 2011 DROIT D'INGERENCE ???

Bonne analyse du droit d'ingérence en Lybie et ailleurs....par Jean-Marie Colombani...

Les critiques qui s'élèvent contre les opérations menées par les Occidentaux sont la manifestation d'une nouvelle ligne de partage entre les Etats du monde. Avec notamment l'émergence de puissances naissantes comme le Brésil et l'Inde qui se réclament du sacro-saint dogme de la souveraineté nationale.

Sans doute la guerre est-elle toujours une aventure. C'est ce que l'on ne manquera pas de constater, au fur et à mesure du développement des opérations militaires en Libye. Pourtant, celles-ci renouent avec une notion qui avait paru tomber en désuétude : le droit ou le devoir d'ingérence. Ce qui distingue en effet la situation en Libye d'autres épisodes, c'est la levée en masse des opposants au colonel Kadhafi, les premiers succès de leurs manifestations, puis leur reflux face à la contre-offensive des militaires et des mercenaires de Kadhafi, enfin la menace sous laquelle ils étaient d'être écrasés et liquidés.

A l'heure où, dans la presse occidentale notamment, les critiques se font plus nombreuses, comme il est normal, il ne faut pas perdre de vue ce qui fonde la légitimité de cette intervention : le sort d'un peuple dont une partie, non négligeable, s'était soulevé pour obtenir, après 42 ans d'une dictature impitoyable, que leur soient reconnus des droits élémentaires.

Il y a eu, et il y a toujours, deux approches. L'une franco-britannique, l'autre américaine. La première, incarnée par le président français, a consisté à prendre les devants, à reconnaître très vite le Conseil de transition libyen qui siège à Benghazi, puis à convaincre les Nations Unies de donner un cadre juridique à une intervention visant à établir une zone de non survol aérien. C'était une position claire et offensive qui a uni Paris et Londres. Si les opérations en Libye sont couronnées de succès, cela relancera l'idée d'une défense européenne bâtie autour d'un noyau franco-britannique.

L'approche américaine a été décrite comme hésitante. Barack Obama a soutenu l'opération mais doit, en même temps, tenir compte des critiques du Congrès et d'une opinion publique, qui est dans un post-Irak (comme il y a eu un post-Vietnam), c'est-à-dire une hostilité de principe à toute intervention militaire. Le président américain s'est donc gardé de toute proclamation idéologique. Il n'a en rien reproduit le vocabulaire de son prédécesseur George Bush, évitant ainsi que l'opération soit contestée par principe, aussi bien en Europe que dans les pays arabes.

C'est d'ailleurs Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe et probable président égyptien, qui a convaincu Hillary Clinton de la nécessité d'intervenir. En effet, les Egyptiens pouvaient difficilement accepter l'idée d'une révolution réussie au Caire et qui aurait échoué en Libye, alors même que la Cyrénaïque leur est si proche. Il est symptomatique que ce même Amr Moussa ait pris des positions publiques contraires à l'intervention dès lors que les sous-marins et les navires américains avaient commencé de bombarder les centres névralgiques libyens.

On aurait garde d'oublier les conditions dans lesquelles s'est réalisé un consensus au Conseil de Sécurité. Le vote a été acquis malgré l'abstention de la Russie et de la Chine. Pour la Russie, c'est un succès du débat politique entre Poutine et Medvedev. Le premier ayant été à l'origine de nombreux contrats, notamment d'armement, avec la Libye, on comprend mieux sa position personnelle. Même si celle-ci n'en est pas moins choquante de la part de quelqu'un qui avait lancé l'offensive contre la Géorgie. La Chine est dans une position plus délicate, car le pouvoir craint une contagion à Pékin. Aucun des dirigeants chinois n'a oublié Tien An Men en 1989. Le pouvoir chinois s'emploie à éviter qu'un vaste mouvement démocratique puisse surgir.

L'opération libyenne aura probablement été l'une des dernières, ou la dernière, que les " Occidentaux " aient réussi à mettre sur pied. Dans le nouveau rapport des forces mondiales, comme au sein du G20, il faut tenir compte du poids naissant du Brésil et de l'Inde. Ces deux pays se sont montrés, également par leur abstention, hostiles à toute intervention. On voit d'un côté des pays qui continuent de penser qu'un ordre mondial meilleur peut surgir de l'application d'un devoir d'ingérence, et de l'autre, des pays qui expérimentent une puissance naissante, ou renaissante, et sont figés sur le dogme sacro-saint de la souveraineté nationale. C'est incontestablement l'une des grandes lignes de partage avec laquelle il faudra compter.

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21/02/2011 20:58
Les sept raisons de la colère du monde arabe

La Libye, le Yémen, Bahreïn sont en proie à des révoltes semblables à celles qui ont secoué la Tunisie et l’Égypte. Alors que la contagion se répand dans le monde arabo-musulman, « La Croix » analyse les causes profondes de ces révolutions


1. Des pouvoirs usés

Peut-on parler de« printemps arabe » ? « L’effet domino est une invention des médias », a déclaré le ministre algérien des affaires étrangères, Mourad Medelci, au quotidien espagnol El Pais. Une affirmation peu partagée… Bichara Khader, directeur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe contemporain (Cermac) de l’Université catholique de Louvain, estime, inversement, qu’aucun pays arabe n’est à l’abri, parce que l’on trouve dans la plupart d’entre eux les mêmes « ingrédients explosifs », notamment « un système politique sclérosé et répressif, une corruption généralisée et un ras-le-bol d’une situation bloquée à tous les niveaux », détaille-t-il dans son étude La Tunisie : est-ce l’hirondelle qui annonce le printemps arabe ?

Les intellectuels parlent de la « “tunisianisation” des Arabes », souligne-t-il. Pour autant, l’onde de choc, réelle, se traduira diversement. Il y a « un réel risque d’islamisation de la révolte » en Libye, à Bahreïn, au Yémen ou un risque de « régionalisation » de la révolte en Algérie ou au Yémen, estime-t-il. En Algérie, la situation est exceptionnellement complexe. « Le traumatisme de dix ans de guerre civile y est très fort », relève l’historien Mohammed Harbi, professeur émérite de l’université Paris VIII. « De plus, l’État a déployé des relais occultes dans toutes les instances de la société à un niveau qui n’existe nulle part ailleurs, poursuit l’historien. Or, ces relais qui peuvent être perçus comme opposition troublent considérablement le jeu et entravent l’émergence d’une dissidence organisée. »


2. Des héritiers détestés

Il semble que dans les pays monarchiques la royauté ne soit pas menacée. « Au Maroc, il y a une aspiration au changement, pour autant la monarchie jouit d’un vrai soutien », estime l’historien Mohammed Harbi. « À Bahreïn, la royauté n’est pas en tant que telle mise en cause, mais il est revendiqué une égalité de traitement pour la société à majorité chiite gouvernée par une dynastie sunnite minoritaire. Il n’y a pas non plus de volonté de renverser la monarchie en Jordanie », poursuit l’historien.

Inversement, la tentation dynastique des régimes autoritaires, au sein desquels le président monarque organise le passage du pouvoir à sa descendance, est la cible directe de la contestation qu’il s’agisse de Gamal Moubarak, considéré il y a peu encore comme le fils héritier de l’ex-président égyptien Hosni Moubarak, ou aujourd’hui de Seif Al Islam, fils du général Kadhafi, qui a promis une riposte sanglante à la révolte. Ces pratiques de confiscation du pouvoir par les descendants sont aujourd’hui « condamnées », estime Mohammed Harbi.


3. Des populations jeunes et sans perspectives

En s’immolant par le feu, le jeune Tunisien a allumé sans le savoir la mèche de la contestation politique. Mohamed Bouazizi est vite devenu le symbole de cette jeunesse arabe sans perspective professionnelle, dans des pays où les moins de 25 ans représentent souvent plus de 40 % de la population.

« Du Maroc à l’Irak, toutes les nations arabes connaissent une croissance élevée des jeunes de 18 à 25 ans arrivant sur le marché du travail, bien qu’elle soit désormais en décélération, surtout au Maghreb, rappelle Youssef Courbage, chercheur à l’Institut national d’études démographiques (Ined). Or, les économies de ces pays sont incapables de créer des emplois adaptés à la demande. »

La natalité a fortement reculé dans le monde arabe, même s’il existe de grandes disparités entre la Tunisie, où le taux de fécondité est comparable à celui de la France, et le Yémen, où les familles de cinq enfants demeurent la norme. Certains pays ont achevé leur transition démographique et se rapprochent de l’Europe, tandis que d’autres sont en passe de la réaliser. « Le monde arabe connaît un processus entamé par l’Europe au XVIIe siècle, poursuit Youssef Courbage. Les garçons, puis les filles sont sortis de l’analphabétisme. Ils ont étudié et de plus en plus à l’université. On a assisté à la montée de l’esprit contestataire et à la sécularisation de la société, mais aussi à la remise en question de l’autorité parentale ; les autorités religieuses n’ont qu’un rôle marginal. »

Pour autant, les révolutions en cours ne sont pas à proprement parler des révolutions de jeunes : toutes les couches sociales défilent dans les rues.


4. Des classes moyennes éduquées qui s’appauvrissent

Parmi les slogans entendus dans les rues arabes ces derniers mois figuraient de nombreuses récriminations contre la vie chère et les salaires très bas. « Le monde arabe a connu l’émergence d’une classe très éduquée, mais qui n’a pu prendre l’ascenseur social, du fait du manque d’emplois qualifiés », note Lahcen Achy, économiste marocain, chercheur au centre Carnegie pour le Moyen-Orient. En Égypte, près de 40 % de la population vit ainsi avec moins de 2 dollars par jour, soit au-dessous du seuil de pauvreté fixé par les Nations unies.

« Pire, la classe moyenne de ces pays qui avait émergé au lendemain de la décolonisation a vu son pouvoir d’achat s’effriter », poursuit le spécialiste. Par exemple, les enfants des fonctionnaires choyés par Nasser en Égypte dans les années 1960 n’ont pas trouvé de débouchés malgré leurs diplômes, descendant d’un cran dans l’échelon social. En Tunisie, le pouvoir d’achat des instituteurs et des avocats, touchés par la hausse des prix et notamment des matières premières, a baissé de 10 à 15 %.


5. Des pays inégalitaires et corrompus

Les inégalités, la corruption, les sources d’enrichissement illégales expliquent en partie les mouvements de contestation observés dans plusieurs pays arabes. Ces États figurent parmi les plus inégalitaires en termes de ressources par habitant et les moins transparents sur l’indice annuel de la corruption établi chaque année par l’association Transparency International. « L’appareil administratif est corrompu, observe l’économiste Lahcen Achyn. Le citoyen ne peut pas déposer un recours devant la justice. Il ne peut se défendre, si bien qu’il voit dans le système une machine organisée pour l’appauvrir. »

La population observe en parallèle l’enrichissement d’une minorité proche du pouvoir, qui profite des vagues de privatisations ou des ventes des domaines de l’État pour accaparer des terres, des immeubles, des entreprises. « Si les différences salariales restent modérées, il y a de fortes inégalités en termes d’actif, poursuit Lahcen Achyn. Or, les politiques fiscales ne permettent pas une redistribution des richesses. » L’imposition reste faible, en effet, dans le monde arabe, par rapport à l’Europe. L’impôt sur le revenu est par exemple plafonné à 20 % en Égypte

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6. Une absence de libertés fondamentales

Pour Kamel Jendoubi, président du Réseau euroméditerranéen des droits de l’homme (REMDH), « l’oppression et l’absence de libertés fondamentales, notamment d’expression », sont « la cause essentielle » et commune des révoltes qui secouent le monde arabe.

En Tunisie comme en Égypte et dans les autres pays traversés par des manifestations, c’est selon lui cette situation, commune à toutes les couches sociales, qui crée un mouvement unifié. « Des jeunes défavorisés, des individus issus des classes moyennes, des diplômés au chômage se rencontrent dans une même aspiration à la liberté et à la dignité », explique-t-il. « Tout le monde arabe est traversé par ce profond désir de droits de l’homme et de démocratie ; les gens sont prêts à mourir pour ça », indique-t-il, même si « cette base commune se traduit différemment dans chaque pays ».

Pour lui, les habitants du monde arabe, en « regardant le monde », ont pris conscience de « l’importance de la citoyenneté, de l’individu ». Ils ont « vu des éléments de modernité sous le contrôle de régimes rétrogrades, conservateurs ». D’où une frustration qui s’exprime dans la rue. « Les gens ont décidé de faire sauter les verrous pour ouvrir une nouvelle page, celle de la liberté. »

D’ailleurs, estime-t-il, « ce n’est peut-être pas un hasard si c’est en Tunisie qu’a commencée cette lame de fond ». Le régime de Ben Ali était « un modèle de répression et de contrôle de la population ».


7. Des médias très actifs

Les médias, électroniques en particulier, sont une « caisse de résonance des frustrations », analyse Lucie Morillon, spécialiste des nouveaux médias à Reporters sans frontières (RSF). Tout en notant que « les peuples n’ont pas attendu Internet pour faire la révolution », elle estime que « la connexion entre les mouvements en ligne et hors ligne est déterminante ».

Une analyse partagée par Stéphane Koch, spécialiste des technologies de l’information, pour qui la Toile est un « catalyseur ». « C’est un moyen par lequel les gens partagent un sentiment », explique-t-il. Il souligne qu’Internet crée de « la confiance » grâce à sa « puissance fédératrice qui aide à se considérer comme partie d’un mouvement de masse ». Sur Internet, les gens sont devenus contributeurs. « Quand je soutiens une initiative sur un réseau social en cliquant sur “like”, c’est le début d’une action », dit-il.

Les deux experts soulignent néanmoins qu’une minorité de la population est active sur Internet. La vague de contestation se répand donc aussi par le bouche-à-oreille. En Égypte, les manifestants appelaient leurs amis à les rejoindre par SMS. Ils soulignent la force des images à la télévision – la chaîne Al-Jazira couvre les manifestations – ou sur Internet qui « renforcent la colère ». Enfin, les médias favorisent « la contamination » de la révolte dans le monde arabe. « Des populations qui se taisaient voient les gens se lever », explique Stéphane Koch, tandis que l’information « rend la répression difficile ».

Lucie Morillon souligne que les réseaux sociaux « dépassent les frontières : il existe une grande solidarité entre les internautes », dit-elle, indiquant que les Égyptiens ont aidé les Tunisiens à contourner la censure.
Camille LE TALLEC, Olivier TALLÈS, Marie VERDIER
Journal La Croix ( la-Croix.com)

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EGYPTE
La révolution du 25 janvier 2011

Prévue, préparée, planifiée, annoncée, cette révolution est le résultat d'un long cheminement, d'une longue gestation. Première question à nous poser : qui est derrière ce soulèvement ? Quels en sont les acteurs véritables ? – Les Frères Musulmans ? Le Mossad ? L'Iran ? L'Amérique ? L'Occident ? Tel ou tel autre agent étranger ?... Ou bien tout simplement le peuple égyptien lui-même – un peuple qui avait trop supporté, trop souffert, trop subi – qui n'en pouvait plus d'être écrasé, exploité, piétiné – et qui a tout à coup éclaté.
Le peuple… mais quel peuple ? Non pas le tout petit peuple qui a toujours vécu dans la peur et la soumission… mais une certaine catégorie très précise : les jeunes – et plus précisément les 25-35 ans -, diplômés d'hier, et pourtant chômeurs, frustrés, sans emploi, sans logement, sans perspective d'avenir.
Ces jeunes, au-delà d'un enseignement scolaire abrutissant, de slogans religieux vides et creux, de contraintes sociales et morales aliénantes… cherchent leur chemin et un sens à leur vie à travers Internet, Youtube, Facebook et Twitter…
Ces jeunes aux yeux et aux oreilles grandes ouvertes, absorbent, consomment, assimilent à longueur de journée et de nuit tout ce que le monde d'aujourd'hui leur propose sur le Net… le meilleur et le pire.
Ces jeunes, dont certains ont fréquenté des écoles étrangères ou l'université américaine, rêvent d'ouverture et de modernité…
Ce sont ces jeunes – ouverts, émancipés, capables de réflexion et de critique – qui ont concocté, organisé et mis au monde cette révolution.
Mais, une fois mise au monde, celle-ci n'a pas tardé à être arnaquée par les Frères Musulmans qui ont cherché à la récupérer, à en faire leur affaire, à la voler aux jeunes qui l'avaient créée et inventée.
Donc, d'un côté les jeunes, véritables auteurs et acteurs de cette révolution, de l'autre les Frères Musulmans qui cherchent à se l'approprier… Mais qui encore ? Y a-t-il d'autres protagonistes dans les événements qui se déroulent en ce moment en Egypte ?
Il y a bien sûr les gens du pouvoir – en premier lieu le Président -, qui ne veulent pas lâcher prise, abandonner leur poste, et s'accrochent becs et ongles au siège qu'ils ont occupé pendant des lustres. Cette clique souvent véreuse et corrompue, bourrée de privilèges, enrichie à milliards aux dépens du petit peuple, sent aujourd'hui que tout lui échappe et cherche à réagir et à faire face. C'est sans doute elle qui est derrière l'attaque brutale du mercredi 2 février, où des énergumènes munis de glaives et d'armes à feu, montés sur des chevaux et des chameaux, ont chargé aveuglément une foule sans défense qui avait opté pour une révolution pacifique basée sur le dialogue et la négociation.
En fait, ces brutes déchaînées semblent être à la solde non seulement de l'ancienne clique au pouvoir, mais de tous les magnats du commerce, de l'industrie et de la finance qui profitaient du "système". Cette bande a du mal à lâcher prise et c'est sans doute elle qui a mobilisé ces brigands sans foi ni loi pour intimider le peuple et briser sa détermination.
Y a-t-il d'autres protagonistes ? Probablement certains éléments étrangers qui cherchent à profiter de la situation pour pêcher en eau trouble. Mais ceux-ci ne sont qu'une infime minorité.
Il y a enfin les malfrats, bandits et casseurs, qui ont pillé les magasins, cambriolé les appartements, dévalisé les passants… et qui ont tout intérêt à ce que la pagaille continue.
Qui encore ?
L'armée, bien sûr !... seule garante de l'ordre, neutre jusqu'à présent, proche du peuple, adversaire des Frères Musulmans, et qui s'opposera fermement à eux, au cas où ceux-ci tenteraient de s'emparer du pouvoir. Aurions-nous alors une nouvelle dictature militaire qui nous ramènerait à la case départ, c'est-à-dire au coup d'Etat de 1952 ?... Est-ce possible ? N'y aurait-il pas d'autres scénarios ?...
Et l'Eglise dans tout ça ? Les catholiques – hiérarchie, clergé, religieux et religieuses, fidèles – gardent un silence prudent et se réfugient dans leurs églises autour de messes ou de réunions de prière. Le patriarche copte-catholique vient cependant de briser ce silence par une déclaration assurant Moubarak de notre soutien et de nos prières.
Quant aux coptes orthodoxes – qui représentent l'écrasante majorité des chrétiens d'Egypte – ils sont plus divisés que jamais. Au niveau de la hiérarchie, c'est la course à la succession dans une atmosphère de fin de règne. Quant à Chenouda, il a lui aussi fait l'éloge du Président en l'assurant de ses prières au grand dam de tout un courant laïc qui le désavoue et trouve qu'il se compromet gravement en prenant position. Ils pensent qu'il devrait adopter une attitude beaucoup plus neutre pour ne pas se voir taxer plus tard de collaboration avec l'"ancien régime".
La majorité des chrétiens – à part certains activistes ou intellectuels engagés –se tiennent plutôt à l'écart de ces bouleversements politiques et auraient, paraît-il, reçu des consignes en ce sens de leur hiérarchie. En fait, ils vivent dans la peur et envisagent le pire au cas où les Frères Musulmans prendraient le pouvoir. Pour l'instant, Dieu merci, aucun incident confessionnel ne s'est produit, bien que les églises et couvents ne soient plus protégés par la police.
Venons-en au dernier – et premier - protagoniste de ces événements : le peuple lui-même. Celui-ci, pris de court par la soudaine disparition des forces de sécurité et la surprenante libération des prisonniers, a tout d'abord paniqué face aux hordes de bandits qui ont déferlé sur la ville. Mais les gens se sont très vite repris et organisés pour résister et faire face. Des comités de défense civile sont nés spontanément un peu partout, prenant position au pied des immeubles, au coin des rues, pour se défendre, protéger leurs familles et leurs biens, organiser la circulation et le ramassage des ordures.
Cette prise en main du peuple par lui-même a été vraiment remarquable et tout se passe en ce moment dans une sérénité, une courtoisie et une efficacité surprenantes. En signe de gratitude et de reconnaissance, les femmes du quartier distribuent à tous ces bénévoles des repas qu'elles préparent elles-mêmes avec amour. L'une d'entre elles, voulant régler au boucher la viande qu'elle lui achetait à cet effet, s'est vu répondre par ce dernier : "Madame, comment voulez-vous que j'accepte de l'argent pour ce service que vous rendez gratuitement à tous ces jeunes volontaires ?" J'avais les larmes aux yeux en écoutant cette dame me racontant cet incident.
Ce raz-de-marée de solidarité au niveau de la base a engendré dans toutes les couches de la société, une fraternisation extraordinaire qui a révélé la bonté foncière du peuple égyptien. La dame dont je viens de parler me disait à ce propos :"C'est ça l'Egypte, c'est ça les Egyptiens ! Ce ne sont pas ceux qui volent, qui pillent, qui dévalisent, mais toutes ces petites gens au cœur d'or qui n'aspirent qu'à la paix et la fraternité".
Souhaitons que le nouveau régime nous aide à construire, loin de toute lutte partisane et confessionnelle, cette "union nationale" qui, pour beaucoup, semble pure utopie. Je crois pourtant que l'utopie d'aujourd'hui peut devenir la réalité de demain si nous y croyons vraiment et si, pour la construire, nous nous investissons de tout notre cœur, de toute notre intelligence et de toute notre énergie. Un signe prophétique de cette harmonie à venir nous a été donné ce matin sur la grande place Tahrir du Caire par une multitude de gens rassemblés et se donnant la main en scandant d'une seule voix : "Nous sommes tous un !... "

Henri Boulad, sj, directeur du Centre Culturel Jésuite d'Alexandrie.
Soliman Chafik, journaliste et analyste politique.
Alexandrie, le 4 février 2011

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